Cette question est celle que pose Jésus au mendiant Bartimée. Dans la suite du message, je reprendrai avec vous ce récit. Cependant je souhaite commencer par le vendredi saint, jour qui commémore la passion de Jésus-Christ. Nous entrons dans le grand silence. Jésus, arrêté la veille dans la nuit au jardin de Gethsémani, est jugé puis condamné à la peine monstrueuse de la flagellation. Mais voici que la foule réclame sa mort et sa crucifixion. Pilate s’en lave les mains et l’envoie au supplice. La Croix est dressée, on l’y amène, les gens se moquent de lui, on lui crache au visage, on le frappe dans la montée vers le Golgotha. Jésus ne dit rien. Il porte la poutre de bois qui va être l’instrument de son supplice. Ce fardeau qui lui écrase les épaules est pourtant moins lourd que l’insoutenable charge du péché des hommes. Il parvient, épuisé, sur le Golgotha. Les clous sont plantés dans ses poignées et ses pieds, lui causant des douleurs insupportables, on le hisse afin que la foule voit celui qui est offert en spectacle. C’est la condamnation des esclaves, être élevé de terre, et tous regardent. Certains pour en rire, d’autres avec effroi. Quelques femmes sont là avec sa mère Marie, et encore Marie de Magdala tout en pleurs. Sa mère est digne, elle se tient là, debout. Elle accompagne son fils jusque dans sa mort, et expérimente alors cette douleur que le vieillard Syméon lui avait prophétisé : « Et toi ton âme sera traversée d’un glaive » (Lc 2, 35). Marie porte en elle tout ce que son fils a donné pendant sa vie terrestre. Elle souffre, mais elle garde l’espérance. Elle se rappelle la promesse de l’ange Gabriel : ton fils portera le nom de Jésus car c’est lui qui sauvera son peuple, il sera le Fils du Très-Haut. À vue humaine, cette promesse peut paraître ne pas s’être accomplie : mais Marie sait que Dieu est fidèle à sa parole. Elle conserve toutes ces choses en son cœur, comme le rappelle saint Luc (Lc 2,19.51).
En ce jour nous accompagnons Jésus en suivant le chemin de Croix puis l’office de la passion, moments graves dans ce triduum liturgique. Nous avons trois journées pour accompagner le Christ dans son abaissement, sa mort et, la joie de sa résurrection. Nous ne pouvons séparer la Croix d’ignominie de la résurrection. Tout se tient ensemble. Tout l’évangile y est concentré, l’amour s’y donne, la miséricorde coule du cœur transpercé de Jésus, la vie semble perdue et pourtant Jésus fait toutes choses nouvelles pour une humanité réconciliée et sauvée. Tout ceci concentre le Mystère de la rédemption, c’est-à-dire le salut offert à tous par Dieu lui-même. Dieu a partagé notre condition humaine en s’incarnant afin de reconduire notre humanité perdue à Dieu le Père pour lui faire partager sa gloire. C’est merveilleux de saisir un peu ce plan divin : Lui créateur d’un univers infini, et nous poussière humaine, vivant sur une petite planète bleue presque égarée dans une immense galaxie. Mais Dieu nous a placés là afin que nous vivions en communion les uns avec les autres, dans l’amour, selon sa ressemblance. Au vu des guerres et des violences, cela peut sembler bien difficile. Cependant le Seigneur persiste à nous faire confiance en nous demandant de nous aimer les uns les autres.
La Croix de Jésus est dressée sur ce monde. Elle est là pour donner la vie à ceux qui la regardent, comme dans le désert à l’époque de Moïse, ceux qui regardaient le serpent d’airain dressé sur un mât échappaient à la morsure mortelle des serpents grâce à la confiance qu’ils avaient en Dieu. « Qui regarde vers lui resplendira » dit un psaume. Certes, il peut être difficile de regarder la Croix dans sa douloureuse expression de souffrance. Certains crucifix dans les traditions artistiques espagnoles sont si terriblement sanguinolents que leur vue peut susciter un grand trouble. Ils sont à l’image de ce que fut le supplice de Jésus. Nous qui avons la foi pouvons paraître au monde un peu fous d’oser vivre de l’espérance véritable et d’annoncer le message de l’évangile. En regardant le crucifix, disait sainte Rita, j’y vois tout l’Évangile. L’amour et le pardon, la compassion et le salut, tout y est dit.
Poursuivons notre lecture continue de l’évangile selon saint Marc. Nous sommes parvenus au chapitre 10, à la porte de la ville de Jéricho où un mendiant aveugle qui a pour nom Bartimée mendie. Apprenant que Jésus passe, il se met à crier son nom, « Fils de David », et à implorer sa pitié. La foule n’apprécie pas son comportement et ses cris, d’autant que cela peut conduire à troubler l’ordre public et déplaire à la puissance policière romaine, toujours prompte à mater toute forme de révolte par la violence. Mais Jésus l’appelle et alors certains l’encouragent : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle » (Mc 10,49). On voit l’homme se dresser sur ses jambes, finalement assez sûr de lui malgré sa cécité, jeter son manteau en arrière à terre, et aller droit vers Jésus avec un instinct sûr. « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » lui demande Jésus. La foule s’est arrêtée et elle attend le geste de Jésus. « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » répond l’homme. « Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin » (Mc 10,52).
« Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » (1Sa 16,7). Jésus a vu la foi de ce pauvre homme qui a cru en lui, sans hésiter. Toute son espérance est contenue dans ce cri « Fils de David, prends pitié de moi ! » « Bienheureux celui qui croit sans avoir vu », dira Jésus à saint Thomas après la résurrection. Le cœur de Bartimée était blessé par une vie de marginalisé dépendant de la générosité de quelques-uns qui lui jetaient une piécette avec dédain. Il a reconnu Jésus dont on lui avait parlé en mentionnant ses paroles dites avec autorité et ses œuvres de guérison et de libération.
Maintenant c’est à nous de choisir d’aller vers Jésus en nous libérant de notre manteau qui peut représenter toutes les sécurités que nous mettons en place afin d’être rassurés quant à l’avenir. Or notre avenir dépend en réalité de la providence divine qui sait de quoi nous avons besoin et qui nous donne cela dans la mesure où nous exprimons notre confiance envers le Seigneur. Ce vendredi saint est précieux pour contempler Jésus notre sauveur et le bénir par notre louange pour son pardon si miséricordieux. Nous ne méritons pas un tel sauveur puisque nous sommes toujours pécheurs. Mais « là où le péché abonde, là surabonde la grâce » (Rm 5,20), aussi bénissons le Seigneur par notre louange.
Je vous invite à prier avec moi, pour ceux qui peinent, ceux qui sont accablés par le péché et qui ignorent que leur vie est entre les mains de Dieu vers qui ils peuvent se tourner. Prions pour avoir le courage de témoigner d’un tel amour auprès des chercheurs de Dieu, avec un cœur ouvert à la rencontre et à l’accueil au sein de nos communautés locales.
Notre Père.


