Nous voici arrivés au chapitre neuf des Actes des Apôtres et saint Luc qui est le rédacteur de ce récit extraordinaire raconte la conversion de Saul. Qui est ce Saul ? Il se présenta lui-même « Je suis Juif, né à Tarse en Cilicie, mais élevé ici dans cette ville, où, à l’école de Gamaliel, j’ai reçu une éducation strictement conforme à la Loi de nos pères » (Act 22,3). Nous pouvons nous rappeler sa présence lors du martyre du diacre Étienne. Il était alors encore un jeune garçon et il gardait les manteaux des bourreaux. Saul est un homme éduqué, qui a acquis une grande autorité, avec la prétention de lutter jusqu’au bout contre le groupe des Nazaréens qui voient en Jésus leur Messie. Sa violence n’avait pas de limite et il le reconnaîtra en disant : « j’avais pour Dieu une ardeur jalouse, comme vous tous aujourd’hui. J’ai persécuté à mort ceux qui suivent le Chemin du Seigneur Jésus ; j’arrêtais hommes et femmes, et les jetais en prison ; le grand prêtre et tout le collège des Anciens peuvent en témoigner. Ces derniers m’avaient donné des lettres pour nos frères de Damas où je me rendais : je devais ramener à Jérusalem, ceux de là-bas, enchaînés, pour qu’ils subissent leur châtiment » (Act 22,3-5). Et devant le roi Agrippa, il précise encore : « Pour moi, j’ai pensé qu’il fallait combattre très activement le nom de Jésus le Nazaréen. C’est ce que j’ai fait à Jérusalem : j’ai moi-même emprisonné beaucoup de fidèles, en vertu des pouvoirs reçus des grands prêtres ; et quand on les mettait à mort, j’avais apporté mon suffrage » (Act 26,9-10)
Ainsi Saul pensait faire œuvre de purification, au Nom de Dieu, avec la conviction que son choix était dicté par la Loi divine. Comme elle est dangereuse cette conviction ! Elle ne laisse pas de place au doute : Dieu le veut. Or il faut reconnaître que cette logique, absurde en réalité, existe toujours, surtout dans les groupes religieux fondamentalistes. L’adepte se fait le juge des autres, il prend la place de Dieu ce qui est un véritable blasphème puisque cela conduit à décider à la place de Dieu, jusqu’à imposer la peine de mort.
Saul, qui prendra plus tard le prénom de Paul, est en route vers Damas, avec les documents confirmant que les autorités religieuses de Jérusalem lui ont donné plein pouvoir. Soudain « une lumière venant du ciel l’enveloppa de sa clarté. Il fut précipité à terre ; il entendit une voix qui lui disait : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? » (Act 9,4-5) Cette lumière rappelle la présence de Dieu sur la tente de la rencontre lors de la marche dans le désert guidée par Moïse, ou encore l’ombre lumineuse qui enveloppa la Vierge Marie pour qu’elle donne naissance à Jésus. Cette lumière est à la fois puissante et douce, elle a la force de renverser Saul et de le jeter à terre, sans doute d’un cheval, animal réservé aux autorités et aux officiers des légions. Il en perd la vue et devient aveugle. Cet aveuglement est un chemin de guérison : Saul ne peut plus voir, mais il peut regarder en lui et découvrir le mal qui l’habite. Plus tard il écrira « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Rm 7,19). Sa force, son éducation, ses certitudes vacillent, il est perdu. « Il demanda : « Qui es-tu, Seigneur ? » La voix répondit : « Je suis Jésus, celui que tu persécutes. Relève-toi et entre dans la ville : on te dira ce que tu dois faire » (Act 9, 5-6). Pour la première fois, Saul entend Jésus lui parler. C’est le seul, puisque ses compagnons voient bien la lumière mais n’entendent rien. L’expression « je suis Jésus » qui semble banale rapproche le nom de Dieu « je suis », déjà donné à Moïse dans le désert, et le nom Jésus ou encore Yeshua qui se traduit en hébreu par « Dieu sauve ». Saul va-t-il comprendre qu’il est celui que Dieu veut sauver ? Jésus ne dit pas à Saul qu’il persécute les disciples, ce qui est pourtant bien le cas, mais que lui-même est persécuté. Cela peut sembler bien étrange. En réalité, pour Jésus, tout disciple lui est un frère et est devenu demeure du Père par la présence de l’Esprit. L’ensemble des disciples forment le corps de Jésus, ce dernier étant la tête du corps, l’Église. Aussi persécuter un disciple revient à persécuter Jésus.
Ses compagnons de voyage conduisent Saul en lui tenant la main jusque dans la ville où il reste prostré dans cet état durant trois jours. Qu’a-t-il pu faire alors ? Comment a-t-il utilisé cette expérience de dépossession de lui-même pour relire son histoire, pour comprendre la folie de son projet de persécution et sa complicité à ces crimes ? Comment ce dialogue avec Jésus s’est-il continué ? Nous ne le savons pas.
Un disciple de Jésus, du nom d’Ananie, est interpellé dans une vision par le Saint Esprit pour aller au-devant de Saul. « Le Seigneur lui dit : « Ananie ! » Il répondit : « Me voici, Seigneur. » Le Seigneur reprit : « Lève-toi, va dans la rue appelée rue Droite, chez Jude : tu demanderas un homme de Tarse nommé Saul. Il est en prière, et il a eu cette vision : un homme, du nom d’Ananie, entrait et lui imposait les mains pour lui rendre la vue » (Act 9,1-12). Ananie prend peur car la réputation de Saul l’a devancé à Damas et on le craint. Ananie va découvrir que le lion est devenu un agneau, que le persécuteur vient de faire la rencontre de son sauveur. Le Seigneur lui dit : « Va ! car cet homme est l’instrument que j’ai choisi pour faire parvenir mon nom auprès des nations, des rois et des fils d’Israël. Et moi, je lui montrerai tout ce qu’il lui faudra souffrir pour mon nom » (Act 9,15-16).
Saul est dorénavant destiné à faire parvenir le nom de Jésus à toutes les nations, c’est-à-dire les peuples agrégés dans l’empire romain, autour de la mer Méditerranée. Lui, qui fut formé comme juif érudit, sera dorénavant guidé par le Saint Esprit pour aller au-devant des païens, c’est-à-dire les romains non juifs. Mais nous n’y sommes pas encore à ce stade du récit. Saul est libéré de sa cécité physique et surtout de son aveuglement intérieur qui était sa propre prison. Le texte dit « Ananie partit donc et entra dans la maison. Il imposa les mains à Saul, en disant : « Saul, mon frère, celui qui m’a envoyé, c’est le Seigneur, c’est Jésus qui t’est apparu sur le chemin par lequel tu venais. Ainsi, tu vas retrouver la vue, et tu seras rempli d’Esprit Saint. » Aussitôt tombèrent de ses yeux comme des écailles, et il retrouva la vue. Il se leva, puis il fut baptisé » (Act 9,17-18). La préparation est brève, et pourrait étonner nos catéchumènes qui y consacrent deux années ! En réalité, Saul était formé et connaissait parfaitement les écrits juifs : ils prennent sens pour lui par sa rencontre de Jésus vivant. Ce qu’il vit est une effusion de l’Esprit qui « lui enseigne toutes choses ». Il est prêt. Il va partir plusieurs années au désert en Arabie, puis ira à Jérusalem afin d’être enseigné directement par les apôtres. C’est pour lui le temps de la maturation en attendant que Dieu l’appelle pour déployer son ministère itinérant et fonder des communautés chrétiennes.
Saul était fou pour Dieu, Paul devient un fou de Dieu, zélé pour Jésus-Christ dont il affirme à qui veut l’entendre la mort et la résurrection. Ainsi peut-il dire que nous tous ressusciterons comme Jésus est ressuscité, en vue de la vie éternelle.
Paul, comme nouvel apôtre de Jésus, est l’homme providentiel que Dieu a préparé. S’il a fait beaucoup de mal aux premiers chrétiens, faisant d’eux des martyrs qui donnèrent leur vie par amour pour Jésus, le mal s’est transformé en force de bien pour apporter l’Évangile du salut. Quand nous-mêmes voyons des personnes dures contre l’Église et refusant brutalement le Christ, pouvons-nous espérer leur conversion, afin qu’elles soient demain les premiers évangélisateurs des nations ? Entretemps, certains parmi nous pourraient payer de leur vie leur foi, comme Étienne. Saul qui avait assisté à sa lapidation avait dû conserver en lui la mémoire de cette injustice et il est probable que ce premier martyr a créé en son cœur profond une fissure qui deviendrait la brèche par laquelle l’Esprit Saint entrerait en lui.
La providence divine nous donne ce dont nous avons besoin. Elle demande de ne pas s’inquiéter pour demain. En ce temps pascal, continuons ce beau chemin qui nous conduit à la Pentecôte, afin de recevoir l’effusion du Saint Esprit avec tous les charismes qu’il veut communiquer en vue de la mission. Si notre cœur est largement ouvert, pourquoi le Seigneur limiterait-il ses dons ? Cela appelle notre fidélité dans la prière et la charité. Montrons-nous généreux et voyons comme une priorité absolue notre disponibilité à l’œuvre de la grâce. Dieu désire que de nouveaux saints se lèvent pour faire briller sa lumière dans le but d’affadir l’obscurité du mal dans notre société. En priant, en bénissant Dieu, en appelant sa puissance d’Amour pour ce monde, nous sommes au rendez-vous qu’il nous donne.
Prions ensemble pour que la paix avance. Certains signaux semblent l’annoncer tant en Ukraine qu’en Iran. Pour le sud Liban, cette paix n’est pas encore là. Prions pour que cesse la violence.
Notre Père.


