#354 « Jusqu’à combien de fois faut-il pardonner ? »

Avec ce message, nous commençons le chapitre deux de l’évangile selon saint Marc. La fête de la Toussaint mérite cependant, avant que de débuter notre méditation, quelques lignes. 

Demain c’est la Toussaint ! Une grande joie. C’est la fête de la sainteté des saints et des saintes qui ont suivi avec tant de courage et d’humilité la voie proposée par Jésus. Dans toutes les époques depuis deux mille ans, des hommes et des femmes, de tous âges, adultes, mais aussi très jeunes enfants ou personnes parvenues au seuil de leur vie, ont choisi l’évangile comme boussole et ont annoncé le Royaume de Dieu par leur vie et par leurs actes. Le commandement de l’amour, c’est-à-dire aimer Dieu de tout son cœur et aimer son prochain comme soi-même, était la lumière qui éclairait leur chemin. Nous voulons honorer ces saints, faire mémoire de leur histoire, puiser dans leurs écrits, nous inspirer de leur mode de vie. Comme chrétiens, ne sommes-nous pas, à notre tour, responsables de faire briller la belle lumière de l’Esprit Saint en nous laissant conduire et inspirer par lui ? Ces hommes et ces femmes, aujourd’hui vénérés comme des saints, furent pourtant tous pécheurs à l’exception de Notre-Dame, la Vierge Marie et bien entendu Jésus lui-même. Mais ils recherchaient ardemment le pardon de Dieu, par leur vie, et par leur pratique sacramentelle. Être saint n’est pas une option pour les chrétiens, c’est notre vocation. La loi mosaïque dit « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. » (Lv 19,2), ce que reprit ensuite Jésus en nous commandant : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48). C’est parce que nous sommes en chemin sur cette vocation à la sainteté que nous avons chacun besoin du pardon divin. 

Jésus a montré dès le début de son ministère public combien le pardon est nécessaire et qu’il le donne lui-même. À son époque, on disait clairement que seul Dieu peut pardonner et que s’en arroger le pouvoir était un blasphème. Aussi Jésus, pour exprimer ce qu’il est et montrer le pouvoir qu’il reçoit du Père pardonne un homme. Je vous en donne le récit que rapporte l’évangéliste Marc au chapitre deux.

« Quelques jours plus tard, Jésus revint à Capharnaüm, et l’on apprit qu’il était à la maison. Tant de monde s’y rassembla qu’il n’y avait plus de place, pas même devant la porte, et il leur annonçait la Parole. Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes. Comme ils ne peuvent l’approcher à cause de la foule, ils découvrent le toit au-dessus de lui, ils font une ouverture, et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé. Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : “Mon enfant, tes péchés sont pardonnés.” Or, il y avait quelques scribes, assis là, qui raisonnaient en eux-mêmes : “Pourquoi celui-là parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ?” Percevant aussitôt dans son esprit les raisonnements qu’ils se faisaient, Jésus leur dit : “Pourquoi tenez-vous de tels raisonnements ? Qu’est-ce qui est le plus facile ? Dire à ce paralysé : “Tes péchés sont pardonnés”, ou bien lui dire : “Lève-toi, prends ton brancard et marche” ? Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre… – Jésus s’adressa au paralysé je te le dis, lève-toi, prends ton brancard, et rentre dans ta maison.” Il se leva, prit aussitôt son brancard, et sortit devant tout le monde. Tous étaient frappés de stupeur et rendaient gloire à Dieu, en disant : “Nous n’avons jamais rien vu de pareil.” »

À Capharnaüm, la maison est remplie de gens venus de tous les alentours pour écouter le maître parler avec autorité. Il faut reconnaître que son langage et les paraboles qu’il utilise touchent bien des cœurs. Jésus annonce sans cesse la parole puis il la commente. Il ne se met pas lui-même en avant. C’est son ministère permanent dans les synagogues des juifs et les maisons, parfois sur les places dehors. Quatre hommes, sûrement des amis arrivent, ils portent un homme paralysé. Ils ne peuvent passer tellement la foule est compacte, aussi sans complexe ni hésitation, ils ouvrent le toit, fait de branchages ou de tuiles selon les récits évangéliques. Puis avec attention, ils descendent le brancard de ce malheureux avec des cordes pour le placer devant Jésus dans la maison. 

Jésus ne cherche pas à interroger l’homme, il connaît le cœur et donc il ne dit rien. C’est alors ce face à face silencieux sûrement accompagné par la stupeur de l’assemblée, offusquée par le culot de ces hommes et inquiète de la réaction à venir de Jésus. 

Le premier thème de ce passage est bien le pardon. La guérison de l’homme, aussi fantastique soit-elle, vient après. Jésus montre que le pardon est plus important que la guérison physique. Cela peut nous paraître vraiment déroutant puisqu’un homme grabataire est réellement un être diminué et dépendant. Que lui reste-t-il de son autonomie ? Comment est-il encore un être humain « complet », diraient certains aujourd’hui ? Comprenons que le corps humain nous est bien utile sur cette terre, qu’il est fait pour nous porter jusqu’au terme de notre vie. Mais le pardon ouvre un chemin de vie qui va au-delà de la vie terrestre ici-bas et bientôt nous découvrirons combien ce pardon nous est indispensable pour être libéré des liens du péché qui nous ont peu à peu liés et qui interdisent le passage par la porte étroite et l’entrée au Ciel. 

Alors Jésus dit cette parole extraordinaire : « Mon enfant, tes péchés sont pardonnés ». Les gens s’offusquent devant la liberté que Jésus se donne quand il pardonne cet homme, car seul Dieu pardonne. Personne ne semble comprendre qu’il ose pardonner. Oui, Dieu seul pardonne, réconcilie pleinement, redonne vie à nos relations blessées. Comme pour la femme adultère que Jésus renvoie à son foyer par ses mots « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus » (Jn 8,11).

Jésus voyant la résistance dans les cœurs de ses auditeurs qui balancent entre admiration et stupeur fait ce miracle de la guérison qu’il offre comme cadeau et signe du pouvoir reçu d’en-haut. « Eh bien !, dit Jésus, pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre… » Jésus s’adressa au paralysé « je te le dis, lève-toi, prends ton brancard, et rentre dans ta maison. » Est-ce que la guérison de cet homme nous convainc de la puissance d’amour de Dieu et de la possibilité de Jésus de pardonner les péchés ? C’est ce qu’elle manifeste. 

À notre tour, nous pouvons être choqués d’un pardon donné à une personne dont la vie nous apparaît si peu évangélique. Nous sommes prompts à juger et plus lents à pardonner. Le pape Léon a récemment explicité le sens du pardon en ces termes : « Combien de relations se brisent, combien d’histoires se compliquent, combien de non-dits restent suspendus. Pourtant, l’Évangile nous montre qu’il y a toujours une façon de continuer à aimer, même lorsque tout semble irrémédiablement compromis. Pardonner ne signifie pas nier le mal, mais l’empêcher d’engendrer un autre mal. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne s’est rien passé, mais de tout faire pour que le ressentiment ne décide pas de l’avenir » (20 août 2025). Le pardon est la marque du christianisme. C’est un acte fort de courage. Saint Paul connaît le don que Dieu lui fit quand il le releva après sa chute en face de Damas, et lui offrit le pardon par le baptême que lui conféra Barnabé. Paul écrit plus tard aux Romains un merveilleux résumé du projet de Dieu pour notre humanité : « le projet de Dieu était que le Christ soit instrument de pardon, en son sang, par le moyen la foi » (Rm 3,25). Le Christ est Dieu fait homme en Jésus et Jésus est venu pour ce pardon promis à ceux et celles qui recevraient le baptême et entreprendraient de marcher à sa suite, en passant avec lui par la passion, donc la mort et la résurrection. C’est la foi qui accompagne et porte ceux qui font ce choix, s’abandonnant à sa divine providence. 

Le pardon est alors un baume sur l’âme de l’homme pécheur. Trop de catholiques au XXIe siècle semblent avoir oublié ce pardon sacramentel donné par l’évêque et ses collaborateurs les plus proches que sont les prêtres. On le reçoit par le sacrement de la réconciliation. Les psaumes avaient déjà ouvert la voie, comme les prophètes de l’ancienne alliance. Citons par exemple : « Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! Heureux l’homme dont le Seigneur ne retient pas l’offense » (Ps 31,1-2). C’est parce que Jésus-Christ a donné pouvoir aux apôtres de délier et de lier, de pardonner les péchés en son nom que l’Église, par ses pasteurs, continue cette mission de pardonner. Cela ne correspond-il pas merveilleusement avec la prière que Jésus enseigna aux apôtres à leur demande, le Notre-Père, que nous allons dire dans quelques minutes : « pardonne-nous nos péchés comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » ? Aller jusqu’au pardon redonne la vie aux personnes et recrée nos relations interpersonnelles. Si cela est vrai dans les familles, au sein de nos communautés ecclésiales, cela peut être vrai dans nos entreprises de toutes natures. Alors le fruit de l’Esprit jaillira à nouveau. Paul conscient de la faiblesse des hommes et de leur propension à recommencer leurs errements dit aux Colossiens. « Par-dessus tout, ayez la charité, qui est le lien le plus parfait. Et que dans vos cœurs règne la paix du Christ » (Col 3, 14-15).

En conclusion, prions pour la paix. À Gaza, la paix est encore si fragile. Le pardon sera-t-il possible entre les belligérants, entre les familles des otages et les familles de tous ceux qui sont morts sous les bombes ? Prions car nous chrétiens avons reçu la mission, de Jésus lui-même, quand les situations sont réellement éprouvantes et difficiles, d’oser une parole de réconciliation et de donner les moyens d’un pardon authentique. 

Notre Père.

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