#397 « Histoire d’un naufrage, ou comment saint Paul fut sauvé miraculeusement ainsi que ses compagnons ? »
Avez-vous déjà eu peur en pleine tempête, sur un bateau, sans savoir si vous atteindriez la côte ? Les voyages ne sont pas toujours un long fleuve tranquille surtout sur la mer Méditerranée lorsqu’il s’agit d’affronter des tempêtes hivernales. Cette mer est connue des marins pour être dangereuse. Les passeurs de migrants le savent et pourtant ils font prendre des risques insensés à de pauvres gens qui leur payent une fortune, parfois plusieurs milliers d’euros pour un passage, afin d’atteindre l’Europe. Pour avoir moi-même navigué sur cette mer, je sais que toute tempête fait lever une mer aux vagues abruptes et courtes qui malmènent les coques des voiliers et rendent la navigation désagréable voire dangereuse.
Le navire de commerce sur lequel Paul est embarqué par ses gardes afin de se rendre à Rome pour son jugement est chargé de marchandises et de nombreux passagers. Le chapitre 27 des Actes précise qu’ils sont au nombre de deux cent soixante-seize. Pour cette époque, ce chiffre semble invraisemblable, mais pas impossible pour certains navires naviguant à la voile avec des rameurs. Le bateau qui amenait Paul à Rome, après avoir navigué le long des côtes de la Cilicie, de la Pamphylie, de Chypre, puis de la Crète va subir l’assaut d’une tempête très violente durant près de deux semaines. Les passagers sont épuisés, l’équipage a jeté par-dessus bord tout ce qui est inutile, y compris le gréement, et la coque dérive au gré d’un vent furieux, retenue par ses ancres flottantes en espérant atterrir sur une côte hospitalière pour sauver les passagers. C’est ce que promet saint Paul qui veut rassurer chacun, ayant eu, dit-il, l’apparition d’un ange qui lui a dit : « Sois sans crainte, Paul, il faut que tu te présentes devant l’empereur, et voici que, pour toi, Dieu fait grâce à tous ceux qui sont sur le bateau avec toi » (Act 27,24).
Paul, comprenant que leur embarcation allait bientôt s’échouer, exige que chacun mange. Or lorsque l’on est en mer, malmené par les vagues, l’estomac est tout retourné et se nourrir ne semble vraiment pas une priorité. Mais Paul montre l’exemple à tous : « ayant dit cela, il a pris du pain, il a rendu grâce à Dieu devant tous, il l’a rompu, et il s’est mis à manger » (Act 27,35). Il est étrange de retrouver écrits ici, alors que les circonstances du voyage sont si éprouvantes, les mêmes termes utilisés pour parler de la célébration de la fraction du pain, mémorial de ce que fit Jésus le soir de la sainte Cène quand il prit le pain azyme, le rompit, le donna à ses disciples en leur disant « ceci est mon corps, mangez-en tous » (cf. Lc 22,19). Nous pouvons légitimement nous demander : ce que fit Paul à cet instant était-ce la fraction du pain comme commémoration de la sainte Cène de Jésus-Christ ? La question mérite qu’on s’y arrête, tant les mots de saint Luc semblent délibérément choisis. Saint Jean Chrysostome, au IVe siècle, a commenté ce verset. Ce Père de l’Église, connu pour ses homélies vivantes, longues et puissantes, ne voit pas là le sacrifice eucharistique. Il précise que Paul souhaite avant tout donner l’exemple en mangeant en premier un morceau de pain. Paul désire montrer que le Seigneur est avec lui, afin que tous écoutent sa voix prophétique pour se nourrir et croient en leur salut. Pour saint Jean Chrysostome sur ce navire en péril ce n’est pas le pilote qui dirige mais le serviteur de Dieu, l’envoyé au nom de Jésus, dont la voix affirme que Dieu conduit chacun vers sa destinée. On peut penser que plusieurs passagers seront bouleversés par les mots de Paul dont ils purent vérifier la véracité puisque tous survécurent au terrible naufrage qui disloqua totalement la coque du navire.
Par ailleurs, si le vocabulaire utilisé par saint Luc, notre rédacteur, est eucharistique, le geste de Paul n’est pas destiné à des chrétiens, puisqu’à bord du navire les passagers sont des païens. Paul est présenté comme le fidèle serviteur de Jésus-Christ qui nourrit non seulement les corps mais aussi l’espérance. On pourrait y voir comme une pré-catéchèse visant à présenter aux auditeurs une parole accompagnée d’un acte de partage qui les dispose à recevoir la bonne nouvelle du Salut. Comment, nous aussi, pouvons-nous aujourd’hui offrir ce pain avant même de nommer le Christ ? Nous aussi côtoyons ou vivons avec des personnes qui ne sont pas chrétiennes, qui ignorent tout de la révélation , et nous devons imaginer des sas pour les introduire au Mystère de la foi. Nos rituels si nombreux sont une ressource si on envisage de célébrer des liturgies sobres et spirituelles qui ne soient pas eucharistiques et qui touchent les gens par leur beauté et leur simplicité, avec quelques passages des évangiles concrets et accessibles pour les non-initiés. Cela implique de sortir de nos schémas classiques et convenus pour qu’un nouveau langage soit le vecteur du message chrétien. On pourra favoriser un échange à partir du texte proclamé et faire un commentaire reliant celui-ci et la vie concrète des participants.
Pour conclure ce message, je vous cite la fin de ce chapitre 27 des Actes qui n’est pas lu durant les liturgies eucharistiques de nos communautés. Comment cette traversée maritime s’est-elle achevée ? Il est bon de connaître dans les détails la conclusion de ce que Paul et ses compagnons vécurent après des jours et des nuits ballotés par une si violente tempête .
En voici le texte :
« Une fois rassasiés, on cherchait à alléger le bateau en jetant les vivres à la mer. Quand il fit jour, on ne reconnaissait pas la terre, mais on apercevait une baie avec une plage, vers laquelle on voulait, si possible, faire avancer le bateau. Les matelots ont alors décroché les ancres pour les abandonner à la mer, ils ont détaché les câbles des gouvernails et hissé une voile au vent pour gagner la plage. Mais ayant touché un banc de sable, ils ont fait échouer le navire. La proue, qui s’était enfoncée, restait immobile, tandis que la poupe se disloquait sous la violence des vagues. Les soldats ont eu alors l’intention de tuer les prisonniers pour éviter que l’un d’eux ne s’enfuie à la nage. Mais le centurion, voulant sauver Paul, les a empêchés de réaliser leur projet ; il a ordonné de gagner la terre : à ceux qui savaient nager, en se jetant à l’eau les premiers, aux autres soit sur des planches, soit sur des débris du bateau. C’est ainsi que tous sont parvenus à terre sains et saufs » (Act 27,38-44).
Aujourd’hui, nous vivons des périodes de vie qui ressemblent à des tempêtes. Certains parmi nous ont de graves soucis de santé, d’autres voient leur famille se diviser, d’autres font face aux aléas des difficultés économiques et du travail, etc. Comme pour Paul, le chemin est rempli d’incertitudes et l’on craint pour son avenir, voire pour sa vie. Paul montre l’exemple d’un disciple de Jésus, possiblement inquiet comme tout être humain – qui ne le serait pas face à une telle tempête ? –, mais posant l’acte de foi de croire que son destin est entre les mains de son Seigneur et qu’il doit espérer que sa mission continuera jusqu’à son terme. Au fond, il est prêt à mourir comme il l’écrit par ailleurs, mais il croit que sa route est entre les mains de ce Dieu qu’il a rencontré et qu’il sert corps et âme. Est-ce que cette attitude emplie de foi peut nous aider à poser un tel acte de foi ? Osons faire un pas en ce sens en disant à Jésus que nous désirons le suivre pas à pas chaque jour. Au bout du chemin, il y aura la lumière, la rencontre de notre Seigneur et la paix éternelle.
Je vous propose que nous priions maintenant afin de confier au Saint-Esprit de Dieu notre mission d’accueil en cette rentrée pastorale et d’évangélisation envers les personnes qui n’ont pas encore reçu le message de Jésus-Christ. Puisse l’Esprit Saint nous guider pour formuler des propositions renouvelées, surtout pour notre projet Chartres 2040.
Notre Père.