#381 « Comment l’amour de Dieu bouleverse la vie d’un eunuque éthiopien ? »
Dans la Bible, il y a des rencontres souvent inattendues par lesquelles Dieu bénit des personnes. Celle dont parle les Actes des Apôtres en ce chapitre 8 est exemplaire.
Voici donc la rencontre merveilleuse entre le diacre Philippe et un « Éthiopien, un eunuque, haut fonctionnaire de Candace, la reine d’Éthiopie, et administrateur de tous ses trésors » (Act 7,27). Cet homme est sur son char, c’est donc un personnage très important, équivalent d’un ministre des finances du pays. Il revient de Jérusalem. Est-il juif ? Probablement puisqu’il est venu à Jérusalem adorer Dieu. Il lit sur un parchemin ou un papyrus le livre du prophète Isaïe qu’il a acquis lors de cette visite. À cela rien de surprenant puisque ces hommes responsables étaient effectivement érudits et ne manquaient pas de glaner des textes rassemblant des écrits de sagesse.
Qui est ce Philippe, disciple de Jésus, qui va le rejoindre ? Le récit dit que « Philippe, l’un des Sept, arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ » (Act 7,5). Nous comprenons qu’il s’agit du diacre Philippe, et non de Philippe l’apôtre de Jésus. Ici encore, nous voyons que ces hommes choisis comme diacres pour le service des tables et des veuves sont entraînés par le Saint Esprit à être des missionnaires en allant au-devant des gens. Ce fut aussi le cas du diacre Étienne.
Que se passe-t-il alors que le char véhiculant cet eunuque avance au rythme des bœufs ou des mulets qui le tirent ? « L’Esprit dit à Philippe : « Approche, et rejoins ce char. » Philippe se mit à courir, et il entendit l’homme qui lisait le prophète Isaïe ; alors il lui demanda : « Comprends-tu ce que tu lis ? » (Act 7, 29-30) Avant d’aller plus loin, il est intéressant de noter que rien n’aurait dû permettre cette rencontre, totalement improbable. Philippe se laisse guider par l’Esprit, car selon les usages juifs, il ne lui est pas permis d’entrer en relation avec un étranger. Peu à peu l’Église empruntera cette voie nouvelle et les disciples annonceront l’évangile au-delà des communautés juives, ayant reçu du Seigneur Jésus mission d’aller vers les nations, comme ce sera le cas de Pierre qui visitera et baptisera Corneille et toute sa famille.
Comment l’Esprit pouvait-il parler à Philippe afin de le motiver à rejoindre l’eunuque ? Est-ce possible qu’il nous parle ainsi comme il le fit avec Philippe ? Oui, cela se peut tout à fait, si nous sommes à l’écoute, en ayant une vie de silence et de recueillement, avec une intelligence ouverte à la Parole de Dieu et aux modes de communication de l’Esprit Saint. Nous est-il, par exemple, arrivé de prier pour une personne et de l’appeler en constatant qu’elle attendait cet appel ? Ou d’interpeller une personne qui dit voir là le signe qu’elle lui avait demandé à Dieu ? C’est l’Esprit Saint qui nous connecte aux autres personnes. La première attitude est donc celle de l’écoute intérieure des motions et appels qui viennent à la surface de la conscience. La seconde attitude est celle de notre disponibilité à agir si nous sommes appelés, car l’Esprit Saint interpelle ceux qui sont d’avance disponibles en vue de la mission.
Philippe était à pied puisqu’il est écrit qu’il se mit à courir. Heureusement, les chars n’allaient pas vite : les voies romaines étaient pavées mais les ornières ne manquaient pas entre les dalles et les animaux marchaient au pas. Philippe « entendit l’homme qui lisait le prophète Isaïe ». Celui-ci devait lire à voix haute. Aussi lui demanda-t-il : « Comprends-tu ce que tu lis ? » Hors de la révélation chrétienne, les paroles d’Isaïe peuvent apparaître comme un texte certes poétique mais fort énigmatique, d’autant que l’eunuque lit des passages qui concernent celui que l’on appelle le serviteur souffrant. La Tradition de l’Église a reconnu que ce serviteur souffrant est Jésus-Christ, arrêté, interrogé, frappé et mis à mort, sans qu’il ne réponde à la violence de ses accusateurs. Même si l’eunuque a pu entendre parler de Jésus lors de son séjour à Jérusalem par des disciples annonçant que c’est Jésus le Messie, qu’il est ressuscité d’entre les morts et qu’une vie éternelle est possible pour ceux qui croient au Fils de Dieu, l’homme sur son char est bien perdu et ne comprend pas ce qu’il lit malgré sa culture religieuse juive. À la question de Philippe, l’eunuque fait preuve d’humilité, il ne manifeste aucune forme d’orgueil, il avoue simplement ses limites en disant : « Et comment le pourrais-je s’il n’y a personne pour me guider ? » Alors il invite Philippe à s’asseoir près de lui sur le char. On remarque son désir de savoir et de comprendre qui le pousse à accueillir ce voyageur inconnu. L’homme ressent peut-être en lui son cœur brûler – expérience qu’avaient fait les disciples d’Emmaüs – lorsqu’il est en présence de Philippe, ce disciple de Jésus qui lui découvre le sens des écritures saintes.
C’est maintenant à cette étape du récit de saint Luc que l’on voit la puissance de la Parole de Dieu. Pour une fois, saint Luc ne met pas sur les lèvres de Philippe un long déroulé de l’histoire du salut, comme ont pu le raconter Pierre, Étienne, ou encore Paul. En effet, saint Luc résume en un seul verset : « Philippe prit la parole et, à partir de ce passage de l’Écriture, il lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus » (Act7,35). En réalité, la Parole de Dieu est vivante. Souvent dans ces textes, elle apparaît comme une Parole qui agit, qui grandit, qui porte en elle les forces de la vie nouvelle. À son écoute des foules entières se convertissent : la Parole elle est une vraie nourriture pour qui la reçoit en son cœur. L’homme est réellement rejoint en son âme par les mots de Philippe et, comprenant que le baptême est le premier don que Jésus veut lui faire, voyant un point d’eau, il dit : « Voici de l’eau : qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? » Alors Philippe comprend que le Saint Esprit est en train de bouleverser la vie de l’eunuque, il descend avec lui dans l’eau et le baptise au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, mettant en œuvre le commandement même de Jésus.
L’Esprit donne à ce nouveau chrétien maintenant néophyte une joie profonde, il continue sa route, rentre en Éthiopie à la cour du Roi. L’Éthiopie est aujourd’hui un pays profondément chrétien. Une ancienne tradition racontait que, lors de la fuite en Égypte, la Sainte Famille serait allée jusqu’en Éthiopie et devant la beauté du pays, Jésus aurait offert ce pays à sa mère la Vierge Marie. La liturgie copte a donné à celle-ci une place éminente.
Ajoutons que dans le livre du Deutéronome au chapitre 23, il est dit que les hommes castrés ne peuvent pas être admis au culte juif, car il y est demandé l’intégrité physique. L’eunuque n’est pas rejeté ni exclu mais il doit rester à la porte du culte juif. Or par ce baptême qui fait de lui un homme nouveau, il est introduit dans la Nouvelle Alliance et le culte d’adoration de Dieu révélé en trois personnes par Jésus-Christ. L’Église est maintenant sa nouvelle famille et ses rassemblements lui offrent une place où il est pleinement admis pour glorifier Dieu.
Il est encore étrange de voir que le diacre Philippe, appelé et ordonné diacre pour le service des tables et la charité due aux veuves de langue grecque, se retrouve sur les routes en train d’annoncer le salut en Jésus-Christ et de conférer le baptême. Faut-il y voir là une belle surprise de l’appel de Dieu ? Le passage s’achève ainsi par ce commentaire : « Philippe se retrouva dans la ville d’Ashdod, il annonçait la Bonne Nouvelle dans toutes les villes où il passait jusqu’à son arrivée à Césarée » (Act 7,40). Pour nous aussi, le Saint Esprit prépare quelques surprises. Tenons-nous à l’écoute de ses appels intérieurs et des possibles rencontres pour partager le don de la foi reçue. Les chrétiens peuvent réenchanter le monde par leur joie, en annonçant la miséricorde de Dieu. Ainsi, nous évitons la tristesse et les angoisses, ainsi nous avançons parmi les foules, sereins et joyeux de nous savoir aimés par Dieu.
Prions pour la paix en notre monde, que tous la reçoivent du Seigneur qui aime chacun. Prions pour la conversion des dirigeants comme le pape Léon nous y a invité lors de son magnifique voyage en Afrique.
Notre Père.