#380 « Comment furent appelés les sept premiers diacres ? »
En ces jours, à la mi-temps du temps pascal, nous continuons notre lecture des Actes des Apôtres au chapitre six.
Les apôtres sont en route pour fonder de nouvelles communautés chrétiennes accueillant des personnes juives et aussi païennes, c’est-à-dire des gens venant du monde romain polythéiste, qui s’attachent dorénavant à Jésus-Christ. Saint Luc qui écrit ce livre biblique dit que « le nombre des disciples augmentait » (Act 6,1). C’est un point commun de ces récits, puisque lorsque les apôtres annoncent le kerygme, c’est-à-dire la bonne nouvelle de la mort et de la résurrection du Christ, des personnes se convertissent et demandent à être baptisées. On voit ici la puissance de la Parole qui opère par l’entremise d’une prédication illustrée par les témoignages merveilleux des œuvres de Dieu.
Nous apprenons que la communauté de Jérusalem compte des membres qui parlent le grec ou l’hébreu. Il est bon de rappeler que le peuple juif, initialement tiré des douze fils de Jacob qui fondèrent les douze tribus d’Israël s’est installé dans de nombreuses régions orientales, soit pour y trouver des terres, soit à cause des guerres et des déplacements contraints comme l’exil à Babylone. Ainsi à Alexandrie, ville fondée par le conquérant Alexandre le Grand, il existe une grande communauté juive de langue grecque qui a donné la version grecque de la Bible juive appelée la Septante.
À Jérusalem à l’époque de Jésus, on vient de partout en pèlerinage surtout à l’occasion des grandes fêtes. La croyance qui dit que la résurrection à la fin des temps commencera à Jérusalem, incite à souhaiter achever sa vie dans ce lieu saint juif. Des juifs s’y installent donc. Ils vivent souvent de manière précaire. Le problème émergeant parmi les premiers chrétiens est le sort des veuves de langue grecque, qui ne sont pas originaires de Terre Sainte, ne parlent pas toujours l’hébreu et restent sans ressources si leur époux décède et qu’elles n’ont pas de famille pour les soutenir. Quelle responsabilité la communauté porte-t-elle à leur encontre face à cette précarité absolue ? Jésus n’a-t-il pas souvent dit que le soin envers les anciens et dû aux parents est une priorité ? Si la communauté est une famille, alors tous les membres souffrent lorsqu’un membre est en souffrance. Saint Paul le dit clairement : « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie » (1Co 12,26). Or on se plaint aux apôtres que ces femmes souffrent. Ils ne sont pas insensibles à ce désarroi, mais rappellent leur vocation : « nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole » (Act 6,4). Il est intéressant de constater que dès le début de la vie chrétienne, des questions concrètes se posent et que les apôtres doivent élaborer des solutions nouvelles à l’écoute de leur cœur et de l’Esprit Saint. Aussi font-ils une proposition et donnent-ils une règle : « Il n’est pas bon que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables. Cherchez plutôt, frères, sept d’entre vous, des hommes qui soient estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse, et nous les établirons dans cette charge. En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole » (Act 6,2-4)
Quelle est donc cette mission essentielle à laquelle les apôtres s’attachent ? C’est la fidélité à la prière et le service de la Parole, ce qui signifie transmettre l’enseignement donné par Jésus et montrer comment Dieu s’est révélé par lui dans sa réalité trinitaire. Aux juifs, il faut expliquer comment les écrits de la Torah et des prophètes s’accomplissent en Jésus-Christ ; c’est ce qu’expriment clairement les grands discours de Pierre, d’Étienne et de Paul dans le livre des Actes des Apôtres. Aux païens, il faut montrer la pédagogie du Dieu unique qui se fait proche des hommes par l’incarnation du Verbe divin et affirmer le salut que Jésus obtint par son sacrifice en vue de la vie éternelle. Nous devons, nous aussi, lorsque nous enseignons à ceux qui n’ont pas reçu de formation catéchétique, reprendre le dévoilement du projet divin et ces grands récits détaillés pour en montrer la logique. Si la puissance de la Parole touche tant les auditeurs des disciples de Jésus au commencement de l’Église, ne faut-il pas nous aussi la lire, la connaître, la méditer ? Lire la Parole n’est-il pas nécessaire à celui ou celle qui veut l’annoncer ? Je ne crois pas un instant que cette mission soit réservée aux clercs. De nombreux laïcs découvrent aujourd’hui la richesse des textes bibliques et ils y puisent une inspiration et une sagesse qui éclairent leur vie. Un baptisé devrait prendre en main chaque jour sa Bible et en lire idéalement un chapitre. En déroulant en quelques semaines un des livres bibliques, on découvre un pan de l’histoire du peuple hébreu avec l’Ancien Testament, et la vie des premiers chrétiens avec le Nouveau Testament. Ne nous en dispensons pas afin de vivre une foi éclairée et de pouvoir transmettre cette richesse.
Quels sont les hommes qui seront choisis pour le service des veuves et des tables ? Le texte donne deux critères : « des hommes qui soient estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse » (Act 6,3). « Estimés de tous » désigne des anciens, connus pour leur piété, leurs bonnes œuvres et leur fidélité. C’est un merveilleux critère pour interpeller aujourd’hui des hommes en vue du diaconat permanent. L’estime de tous sous-entend une présence aux autres, un dévouement, une écoute. On ne recherche pas tant les talents techniques que les qualités du cœur, notamment le sens du service des gens, et en particulier les plus démunis. Il est aussi attendu que ceux qui sont choisis pour le service des vcuves et des tables soient « remplis d’Esprit Saint et de sagesse ». Comment en juger ? Il est possible de reprendre ce que dit l’apôtre Paul sur le fruit de l’Esprit Saint et de vérifier si la vie du candidat présente bien ce fruit. Dans son épître aux Galates, Paul dit que le fruit de l’Esprit est « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi » (Gl 5,22-23). Ici encore un bon discernement confirmera si la personne sollicitée manifeste par sa vie ce fruit. À la communauté de Jérusalem, on présente alors « Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, un converti au judaïsme, originaire d’Antioche » (Act 6,5). La tradition chrétienne retient que ces sept hommes sont les sept premiers diacres de l’Église. Le mot διάκονος peut être traduit par serviteur et aussi ministre. Si le diacre s’offre librement pour être au service d’un maître, il n’en est pas pour autant l’esclave, mot qui traduit δοῦλος, ce dernier vivant dans une dépendance totale à son maître. Dans la vie chrétienne, on apprend à être des personnes simultanément libres et pleinement offertes à Dieu. Notre liberté ayant sa source dans l’amour offert, le don de soi envers Jésus-Christ pour marcher à sa suite permet ainsi d’atteindre cette liberté authentique. L’homme n’est-il pas un être de don ?
Lorsque le choix des sept diacres fut fait, les apôtres leur imposèrent les mains, reprenant le geste de Jésus pour leur conférer l’ordination. Ce geste est toujours fait en vue du diaconat. C’est par ce geste que Dieu confère la grâce qui transforme la vie de l’ordinand le conformant au Christ serviteur. La réalité de la transmission du sacrement de l’ordre vient ici du fait que les apôtres ont été eux-mêmes configurés au Christ bon Pasteur par cette imposition des mains, et à leur suite les évêques. Ils en ont ce pouvoir non parce qu’ils seraient érudits mais parce qu’ils l’ont reçu d’un autre, en réalité le Christ lui-même. C’est ce qui est mentionné par l’expression de la succession apostolique.
Enfin, on lit qu’après ce choix et ce rite réalisés « la parole de Dieu était féconde, le nombre des disciples se multipliait fortement à Jérusalem » (Act 6,7). L’œuvre de Dieu continue sans interruption, et là encore c’est la Parole de Dieu proclamée et enseignée qui porte un fruit de conversion et que le nombre des disciples croît. Si la Parole de Dieu est féconde, n’est-ce pas parce qu’elle est accompagnée par une belle charité ? Notre vie spirituelle et notre foi ont besoin de s’exprimer par un élan concret, dans nos œuvres qui manifestent la vitalité de la grâce divine dans notre humanité au service des autres en vue du bien commun. Demandons-nous comment nous mettons en œuvre notre foi et notre amour de Dieu. Quelle forme prend dans nos journées notre appartenance à l’Église de Jésus-Christ ? Avec qui réfléchissons-nous aux réponses que nous pourrions apporter face aux défis sociaux de la société ? Je ne peux que vous encourager à invoquer le Saint Esprit en lui demandant de vous inspirer fortement dans le cœur et la raison des intuitions à partager en équipe pour les mettre en œuvre. Bonne route en ce sens.
Nous pouvons maintenant prier en ce temps pascal et nous préparer à la neuvaine de prière au Saint Esprit entre l’Ascension et la Pentecôte.
Notre Père.