#374 « Pour être grand, pourquoi devenir comme un enfant ? »

En ce chapitre 9 selon saint Marc, nous sommes toujours en Galilée sur les rives du lac de Tibériade. Depuis son baptême dans le Jourdain, Jésus n’a pas quitté cette région. Il enseigne aux foules le sens profond de la loi de Moïse qui demande une véritable adoration intérieure envers Dieu et l’amour du prochain. Jésus se donne sans limites pour rencontrer les gens. Ce qu’il enseigne, il le met en pratique. Il annonce désormais la passion qu’il vivra : « Le Fils de l’homme sera livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » (Mc 9,31) Le drame approche. Jésus est catégorique. Il annonce son arrestation, sa mort et sa résurrection. Une seule phrase, quelques mots et tout est dit. Marc n’hésite pas à dire l’incompréhension des disciples et leur crainte d’interroger leur maître. Que peuvent-ils penser de ceci ? Quel avenir pour eux s’il doit mourir ? La peur déjà, les guette : elle les envahira et les poussera à fuir le soir venu de son arrestation. Mais nous n’y sommes pas encore. 

On revient donc à Capharnaüm dans une maison, ou plutôt, il est dit « à la maison ». Est-ce donc la maison de la belle-mère de Pierre que Jésus avait guérie par le passé ? Jésus devait souvent voir ses disciples discuter entre eux, hausser le ton quand chacun défendait son point de vue. Les disciples ne viennent pas du même milieu social. Certains militent dans des groupes politiques comme les zélotes. La discussion pouvait tourner à la dispute. C’est pourquoi Jésus leur demande « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Tels des enfants pris en faute, ils se taisent car, dit le récit, « en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand » (Mc 9,34).

Les groupes humains ont besoin de hiérarchie. Certains sont prompts à prendre le pouvoir et à diriger. « Qui est le plus grand » signifie qui a la préséance, qui a le droit de s’asseoir au premier rang, c’est-à-dire être le plus proche du maître. La jalousie occupe le cœur de l’homme depuis le péché originel. Celle que Saül éprouve envers le jeune David, celle de Caïn envers son frère Abel, sont des exemples connus. La jalousie, les luttes intestines sont une gangrène : elles sont l’œuvre du diable et nous devrions les fuir en courant. 

Jésus sait que l’avenir ne sera pas facile au sein de la communauté naissante, qu’il y aura des disputes. Il prévient que viendront « des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, alors qu’au-dedans ce sont des loups voraces » (Mt 7,15). Il énonce alors une règle simple pour la vie de tout disciple chrétien : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9,35). Le mot serviteur, ici διάκονος, peut désigner un simple serviteur salarié pour son travail mais aussi l’esclave qui vit totalement sous la coupe de son maître. Aussi se faire serviteur de tous signifie ne plus s’appartenir, ne plus avoir du temps pour soi, mais être donné totalement corps et âme et tout le temps. L’affirmation de Jésus de se faire serviteur de tous ne peut pas correspondre à notre mentalité occidentale ni à notre éducation qui tend à nous préparer à la liberté. Ne rechignons-nous pas à nous donner pleinement au Christ dans l’Église ?

Dans la suite de cette parole, Jésus ajoute un enseignement incarné et simple, il prend un enfant et le place au milieu du groupe en leur disant « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé » (Mc 9,37). Comment comprendre cela ? Jésus est-il comme un enfant ? Nous pouvons faire mémoire de la rencontre de Jésus avec le pharisien Nicodème, membre du tout puissant Sanhédrin qui gérait les affaires politico-religieuses des juifs. Nicodème était venu de nuit pour interroger Jésus sur cet encouragement à devenir comme un enfant. Cela lui semblait impossible car personne ne pouvait s’imaginer réintégrer le ventre de sa mère : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ? » (Jn 3,4)

Bien entendu nous ne retournerons pas dans le sein de notre mère. Il faut entendre cette Parole comme une nouvelle naissance suscitée par la rencontre de Jésus et la nouveauté de vivre en chrétien. Le propre de l’enfant est qu’il désire grandir, qu’il fait confiance spontanément, qu’il est sensible aux sentiments des autres. Accueillir un enfant, c’est donc devenir soi-même un enfant, ce qui est demandé par Jésus qui affirme « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 18,3). C’est la petite voie de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, qui m’est chère : elle qui se faisait petite comme un enfant pour se jeter dans les bras de Jésus qu’elle comparait à ces nouveaux ascenseurs permettant d’être hissée sur le Cœur de Jésus. L’ascenseur s’élève, les passagers attendent sans faire d’effort leur arrivée à l’étage désiré. La vie spirituelle dans l’Esprit Saint nous élève vers le trône de la Gloire du Seigneur où nous résiderons glorieusement à notre tour, si nous avons mérité ce Ciel. 

Accueillir le don de Dieu comme un enfant est au centre de la progression surnaturelle d’une vie chrétienne normale pour les laïcs baptisés; elle n’est pas réservée à une élite. Jésus nous parle du Père éternel, car qui l’accueille accueille aussi le Père qui l’a envoyé lors de sa venue dans le sein de la Vierge Marie. Il disait encore « je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15,15). Au fond, alors que les hommes se battent pour le pouvoir et pour prendre la première place, Jésus offre son amitié à chacun de nous et il nous entraîne vers la Gloire du Père, tellement plus désirable que les honneurs humains et que la cour des grands du monde. Nous attendons sa venue dans la Gloire et, tels des enfants confiants, nous vivons dans la joie des fils et filles de Dieu, sûrs d’être soutenus par la force de l’Esprit qui murmure en nous notre prière qui monte vers Dieu. Reprenons les mots mêmes de Jésus pour conclure sur notre devenir comme enfants de Dieu : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,11-13). C’est là l’aventure proposée à chacun de nous. Osons emprunter cette voie. 

Prions les uns pour les autres, et avec la confiance que donne la foi, prions encore pour la paix. 

Notre Père.