#371 « Renoncer à soi-même pour suivre Jésus, n’est-ce pas folie ? »
Les évangiles et surtout les actes des apôtres nous font voyager dans l’empire romain. Lors de l’envoi en mission des apôtres, Jésus demandait d’aller vers toutes les nations. On lit dans les récits que Jésus marchait souvent durant sa vie publique, il allait de village en village, entrait dans les villes et repartait. « Le fils de l’homme n’a pas de pierre où reposer sa tête » disait-il pour dire la situation de précarité de son groupe de disciples (Lc 9,58). Dans le chapitre huit de l’évangile selon saint Marc, voici Jésus qui monte au nord de la Galilée, à une quarantaine de kilomètres au-delà du lac de Tibériade jusqu’à Césarée-de-Philippe.
Où est cette ville ? Césarée-de-Philippe est une ville romaine, agrandie par Hérode Philippe, le fils d’Hérode le Grand, roi de Judée qui fit assassiner les enfants innocents de Bethléem. La ville est à proximité de la source du Jourdain. Ce site correspond aujourd’hui au parc archéologique de Banias en Israël. Dans mon souvenir c’est un lieu merveilleux, l’eau y coule très pure, une rivière modeste et rafraîchissante surtout l’été. Les eaux arrivent du nord, des neiges du sommet du Mont Hermon. Il ne faut pas la confondre avec la ville Césarée Maritime, placée sur la côte méditerranéenne. C’est à pied que Jésus s’y rend avec ses apôtres à la rencontre du monde grec, non juif.
En chemin, voici que Jésus pose aux apôtres une question à priori anodine : « Au dire des gens, qui suis-je ? » (Mc 8, 27). Ils lui répondent ce qu’on dit de lui : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. » Ces réponses ne surprennent pas. Jean avait vécu une vie ascétique dans le désert, se nourrissant de miel et de sauterelles, proposant un baptême de repentance et appelant à une conversion radicale. Il meurt décapité sur ordre d’Hérode. Élie était un grand prophète, « l’homme de Dieu » (2R 1,9) dit-on dans la tradition juive. Il était monté au Ciel sous les yeux éblouis de son disciple Élisée et le prophète Malachie annonçait son retour « avant que vienne le jour du Seigneur » (Ml 3,23). Aussi Jésus pouvait à leurs yeux être Élie de retour. Enfin « un des prophètes », cette troisième réponse était cohérente au vu des actions réalisées par Jésus appelant à croire en Dieu. C’était là la mission de tous les grands prophètes d’autrefois.
Cette réponse obtenue, Jésus les interroge à leur tour : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Il ne s’agit plus de rapporter les propos des autres mais d’engager une réponse personnelle. Face au mystère Jésus, Pierre prend la parole et lui dit : « Tu es le Christ. » Beaucoup espéraient la venue du Messie, du Christ, les deux mots ayant le même sens, le premier en hébreu et le second en grec. Jésus ne confirme pas directement à Pierre l’exactitude de sa réponse, mais il leur défend de parler de lui à personne. Ce commentaire de saint Marc confirmerait-il la bonne réponse de Pierre ? Cela nous semble juste puisque Jésus aurait corrigé Pierre si celui-ci s’était fourvoyé.
Demandons-nous maintenant quelle réponse donnerons-nous à Jésus s’il nous demande « Pour vous, qui suis-je ? » Comme les foules d’antan, nous donnerons peut-être les réponses suivantes : « un maître, un enseignant, un prophète, un sage » Certes cela est vrai, mais le voyons-nous comme celui que les Saintes Écritures présentent ? Luc dit qu’il est le Fils du Très-Haut. Jean dit qu’il est le Verbe divin fait chair, l’icône du Père éternel. Le centurion au pied de la Croix dit qu’il est vraiment le Fils de Dieu. Les évangiles le présentent comme la seconde personne de la sainte Trinité. Il est l’agneau véritable qui ôte le péché du monde et nous sauve tous de la mort par son sacrifice. La liste est encore longue. Il EST de toute éternité et il est venu parmi nous pour que nous ayons la Vie éternelle. Sommes-nous disposés à accueillir sa personne telle que la foi nous la présente, une seule personne divine en deux natures, divine et humaine ? Et si la question « pour vous, qui est Jésus ? » est posée par un proche, ou encore un musulman, savez-vous lui présenter la personne de Jésus tel qu’il est en vérité, notre Seigneur et notre Sauveur ?
Dans ce chapitre huit, nous avons parlé du signe que certains demandent à Jésus. Nous rappelons que Jésus est le signe attendu par les pharisiens mais qu’ils ne peuvent pas reconnaître à cause de leur cœur endurci. Pour les chrétiens, il est ce signe extraordinaire pour sa présence divine partageant notre condition humaine, sans jugement, par pur amour qu’il infuse dans nos vies par le moyen des sacrements. Par l’inspiration de l’Esprit saint, il s’est fait Parole inspirée pour se communiquer à tous au moyen des textes sacrés traduits dans des milliers de langues. Contrairement aux gnoses réservées à certains initiés, contrairement aux groupes maçonniques qui se cooptent tel un clan, Jésus est venu vers tous en commençant par les petits, les pauvres, les blessés de la vie et en accueillant aussi les plus riches comme Lévi et Zachée les publicains, collecteurs des impôts romains. Jésus a voulu son Église ouverte à l’universel, c’est en ce sens qu’elle est catholique.
Pierre répond « Tu es le Christ », c’est-à-dire tu es le messie attendu par le peuple juif, annoncé depuis des siècles par les prophètes. Eux, ses apôtres, le reconnaissent, mais ce n’est pas le cas de tous les juifs. Pourquoi ? Probablement que pendant ces années d’attente, un imaginaire s’est construit dans l’esprit des autorités, et Jésus ne consonne pas avec celui-ci. Par exemple, alors que la passion s’annonçait, le collège des anciens du peuple, grands prêtres et scribes, l’avaient questionné : « si tu es le Christ, dis-le nous ! » (Lc 22,67). Or Jésus leur répondit : « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas ; et si j’interroge, vous ne répondrez pas » (Lc 22,68). À eux, mais à nous aussi, il est demandé d’avoir un esprit d’enfance, le seul qui permet de faire vraiment confiance et de pouvoir découvrir tout l’amour que Jésus a en son cœur pour chacun de nous. Jésus se plaindra régulièrement de l’ingratitude des hommes, même des chrétiens, qui ne le suivent pas sur le chemin de la foi, qui n’accueillent pas la miséricorde, qui s’éloignent de lui alors qu’ils sont baptisés.
À nouveau il est fait mention du secret messianique. Jésus demande expressément de ne rien dire quant à son identité. Pourquoi ? C’eut été si simple qu’il confirme son identité. Il ne le fait pas, mais il enseigne ses apôtres sur ce qui doit lui arriver, et cette perspective est sombre : sa mort. Saint Marc décrit la scène : « Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite » (Mc 8,31). Rappelons que le titre de fils de l’homme vient du prophète Daniel qui désigne un être divin venu parmi les hommes. Jésus affirme à un aveugle de naissance qu’il vient de guérir qu’il est le fils de l’homme (cf. Jn 9,36-37). Le Fils de l’homme devra souffrir, dit Jésus aux apôtres. Puisqu’il est le Messie, comment cela est possible ? Pierre s’offusque : « cela ne t’arrivera pas » s’écrie-t-il. Et Jésus de lui répondre « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mc 8,33). Il est difficile de suivre Jésus jusque-là, d’accepter le plan de Dieu, d’envisager la mort atroce de la crucifixion.
Les disciples ne comprennent pas la nécessité de la croix que Jésus le leur enseigne : « si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera » (Mc 8,34-35). Qui dira qu’être chrétien est facile ? C’est le défi le plus haut de l’amour, aller jusqu’à accepter de perdre sa vie, soit en se donnant pour servir dans un total oubli de soi, une mort à soi-même en quelque sorte, soit dans le martyre d’amour qui consiste à aimer tellement Dieu et son prochain que l’on perd la vie, assuré alors d’entrer dans le Ciel avec la palme du martyre. Car rien de sert de conserver sa vie sur Terre si c’est pour perdre le Ciel définitivement.
Avec le carême, nous aurons à lutter, à accepter la mortification qui consiste à mourir à soi-même pour aimer et servir. C’est une lutte rigoureuse pour demeurer en présence de Jésus et aimer le prochain comme Jésus. Notre jeûne n’a d’autre but que notre bonne disposition pour ce service de l’amour et du partage. Notre prière et notre méditation de la Parole seront notre ancrage pour tenir bon dans la durée, joyeusement. Nous pouvons prier maintenant les uns pour les autres, afin que ce carême soit un magnifique chemin vers Pâques. Avec notre prière ardente, accompagnons nos catéchumènes vers leur baptême.
Notre Père.