#369 « Pourquoi des personnes ne mangent-elles pas à leur faim ? »
Nous en sommes au chapitre 8 de l’évangile selon saint Marc et Jésus fait face à une très grande assemblée de personnes venues l’écouter et se faire guérir. Comment peut-on trouver de la nourriture pour la rassasier, se demandent les apôtres ?
Cette situation pose une question : comment comprendre la faim des gens quand nous sommes nous-mêmes rassasiés ? La faim est réellement là dans la vie de beaucoup de personnes y compris en France. Les guerres et les conflits conduisent souvent à des famines meurtrières. Les déplacements massifs de population rendent impossibles l’accès à la nourriture essentielle. Les pénuries alimentaires accompagnent tous les méfaits des puissants qui oppriment les populations innocentes et, très souvent, les personnes fragiles le paient de leur vie. Or nous savons que la production de nourriture est excédentaire dans le monde et qu’une part importante de la nourriture produite est perdue, notamment dans nos pays développés où le gaspillage dépasse fréquemment les 20%. Bien des ONG œuvrent pour faire face à ce drame et apporter des solutions, comme le CCFD-Terre Solidaire. Mais elles se heurtent à la réalité des guerres. Nos sœurs de Saint-Paul de Chartres sont présentes auprès des pauvres comme à Madagascar pour offrir leur aide et de la nourriture. Si la nourriture est abondante dans le monde, elle n’arrive pas jusqu’aux gens affamés.
À l’époque de Jésus, l’alimentation des populations dépendait des périodes de paix permettant de produire de la nourriture par l’agriculture et l’élevage, mais elle était conditionnée par les fluctuations imprévisibles de la météo. Il était sans doute habituel de sauter des repas. En France, aujourd’hui encore, des personnes ne peuvent pas se nourrir ou ne mangent pas ce qu’elles souhaiteraient : le coût des aliments est trop élevé.
La foule qui accompagne Jésus a soif et faim de ses paroles. Certains sont venus de loin pour l’écouter. Le fait de dire qu’un groupe vient de loin pourrait désigner des personnes habitant hors du pays, des païens grecs attirés par la réputation de Jésus. Les mages, rapporte l’évangéliste Matthieu, venaient « de loin » : ils représentaient les nations étrangères. Voici trois jours que la foule est avec Jésus. Les heures passent et Marc rapporte qu’elle n’a rien à manger. Jésus n’est pas indifférent à leur situation car sûrement il la subit pareillement. Il dit « J’ai de la compassion pour cette foule, car depuis trois jours déjà ils restent auprès de moi, et n’ont rien à manger » (Mc 8,2). Comment faire, se demandent les apôtres ?
Un autre évangile, celui selon saint Matthieu, rapporte que les apôtres suggèrent à Jésus de renvoyer les gens chez eux pour qu’ils aillent acheter de la nourriture dans les villages (cf. Mt 14,15). Or Jésus leur répond « Si je les renvoie chez eux à jeun, ils vont défaillir en chemin, et certains d’entre eux sont venus de loin » (Mc 8,3). En effet, marcher des heures durant dans ces paysages arides et chauds fait courir un réel danger.
Dans un autre récit de l’évangile de saint Matthieu, Jésus dit aux apôtres « Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Cf. Mt 14-15). On peut voir la confiance que Jésus exprime pour ses disciples, mais aussi l’embarras dans lequel il les met. Selon Matthieu, ils ont trouvé sept pains et quelques petits poissons apportés par un enfant qui devait sûrement les ramener à sa maison (Cf. Mt 15). Dans l’évangile selon saint Marc en ce chapitre 8, il s’agit de sept pains sans que soient mentionnés les poissons. En effet, nous trouvons au moins deux scènes de multiplication des pains et parfois du poisson, scènes qui se complètent en quelque sorte. Le chiffre sept est un chiffre symbolique de perfection. On le retrouve à la fin avec les sept corbeilles de morceaux restant. C’est encore le cas quand il faudra choisir sept hommes pour qu’ils deviennent sept diacres.
Puisque nous suivons l’évangile selon saint Marc, nous voyons que Jésus s’est saisi de ces sept pains, qu’il ordonne à la foule de s’asseoir à terre, qu’il rend grâce pour cette humble nourriture, qu’il rompt les pains et les donne aux disciples afin que ceux-ci les distribuent. C’est alors que s’opère l’œuvre de la grâce, le miracle. Les apôtres en distribuent autant que les personnes peuvent en manger, il n’en manque pas, et l’on ramasse à la fin du repas sept corbeilles pleines de morceaux, bien qu’il y a là quatre mille personnes. Les gens sont rassasiés alors qu’ils étaient affamés. Puis Jésus les renvoie vers leur village et leur maison.
Cette scène est placée avant la passion et la cène lors de laquelle Jésus institue la sainte eucharistie, alors qu’il prend le pain, le bénit et le donne en disant « ceci est mon corps, prenez et mangez » (Mc 14,22). Aussi, cette fraction et cette multiplication du pain pour que la foule soit nourrie n’est pas une eucharistie à proprement parler. Pourtant n’anticipe-t-elle pas ce que sera la fraction du pain des premières communautés chrétiennes et de l’Église ? Lors de la liturgie, le prêtre, imitant Jésus, prend le pain, le bénit, le rompt, le donne pour qu’il soit distribué et il recueille l’excédent qui est conservé avec soin. Ce pain, nourriture commune si importante, devient la nouvelle manne, il est plus que la manne qui était une nourriture naturelle déposée à même le sol, ici c’est le pain descendu du ciel entre les mains du prêtre agissant in personna Christi, la nourriture céleste qui permet de communier au corps de Jésus-Christ à chaque messe. Le miracle de cette multiplication des pains au milieu de la Galilée voici deux mille ans est une anticipation de toutes les messes célébrées dans le monde entier dans une même communion de foi qui permet à des millions de croyants de manger cette nourriture divine pour leur salut. Jésus par l’action de l’Esprit nourrit lui-même son peuple affamé de la vraie nourriture, son corps eucharistique, qui le transforme en lui. En communiant, nous devenons lui. Nous sommes incorporés en lui dit saint Paul.
Si la faim est un terrible drame, et que nous devons nous employer à trouver des moyens d’y remédier, la faim de l’âme qui aspire à être rassasiée par la Parole divine et le pain eucharistique doit trouver une réponse par nos missions dont le but est de mettre en contact les personnes avec le Sauveur Jésus-Christ. Conduire une personne ignorante du Seigneur vers lui est un acte suprême de charité. Auprès de lui sont l’amour et la paix. En lui est la Vie. Nous qui sommes porteurs de sa lumière, et bénéficiaires d’une telle grâce, ne devons-nous pas nous mettre en route vers ces proches voisins et leur témoigner sans crainte de la joie de vivre la messe, comme me l’écrit ce jour une femme catéchumène ? Il est merveilleux de prendre conscience, par la méditation de cet évangile, que Jésus nous dit à chacun : « donnez-leur vous-mêmes à manger ! » Qui d’autre que toi qui vit proche de ton ami peut proposer à celui-ci de s’approcher de la table eucharistique où une fois baptisé il pourra recevoir ce pain céleste ?
Prions maintenant pour les chercheurs de Dieu afin que nous puissions être les disciples de Jésus placés sur leur chemin, et joyeusement les rencontrer.
Notre Père.