#357 « Comment Jésus choisit et institue ses douze apôtres ? »
Avec joie, je vous propose un passage du chapitre trois de l’évangile selon saint Marc. « Jésus se retira avec ses disciples près de la mer, et une grande multitude de gens, venus de la Galilée, le suivirent. De Judée, de Jérusalem, d’Idumée, de Transjordanie, et de la région de Tyr et de Sidon vinrent aussi à lui une multitude de gens qui avaient entendu parler de ce qu’il faisait » (Mc3,7-8).
Qui de nous ne ressent pas le besoin de se retirer à l’écart ? Curieusement, même au cœur d’environnements sociaux habités, l’homme peut ressentir une profonde solitude. Les interactions sociales ne le comblent pas, il écoute l’autre sans le comprendre, il perçoit une distance entre ce qu’il vit et la vie d’autrui. « Qui peut me comprendre ? » se demande-t-il. C’est pourquoi le désir de partir, de s’éloigner pour respirer, pour faire le point ou pour souffler peut se faire sentir. Parcourir à pied des chemins en forêt, marcher au bord de l’eau le long d’une plage, gravir un sommet en montagne, goûter le silence et la solitude sont autant de choses qui nous ressourcent et nous sont même parfois nécessaires. Jésus guérissait les malades, libérait du mal, enseignait : cela lui donnait sans doute beaucoup de joie, car faire du bien en procure. Mais il ne faudrait pas penser qu’il n’éprouvait pas la fatigue, ni le besoin, parfois, de se retirer à l’écart. Il est Dieu, mais il était aussi soumis aux fatigues inhérentes à la condition humaine. Jésus se retire au bord de la mer de Galilée, en réalité un grand lac d’une vingtaine de kilomètres de diamètre, là où l’eau calme apaise. Tôt ou tard le soir, ce lac est comme un miroir reflétant magnifiquement les rayons du soleil. Or la foule suit Jésus, elle ne veut pas le laisser partir, elle a besoin de lui. On parle d’une multitude, est-ce des milliers ? Cela est possible. Marc cite des régions proches et lointaines où vivent ces gens venus à pied la plupart du temps, dormant dehors, se nourrissant de quelques fruits secs. Le contact avec Jésus les transforme, ils sont heureux, ils ressentent son amour gratuit, ils entendent ses paroles exigeantes mais consolantes. « Jamais homme n’a parlé de la sorte » diront les gardes juifs envoyés pour l’arrêter (Jn 7,46). Il propose une parole nouvelle qui bouscule, qui attire selon que l’on est un disciple, ou qui déplait si l’on est un pharisien insensible car trop attaché à une stricte conformité à la loi mosaïque. Il est vrai que Jésus sort du cadre légal car pour lui la loi est au service des personnes, et la souffrance est une motivation urgente pour faire du bien.
C’est pourquoi, face à cet afflux de gens, Jésus « dit à ses disciples de tenir une barque à sa disposition pour que la foule ne l’écrase pas. Car il avait fait beaucoup de guérisons, si bien que tous ceux qui souffraient de quelque mal se précipitaient sur lui pour le toucher » (Mc 3,9-10). Probablement beaucoup ne savent pas nager, aussi monter en barque assure sa tranquillité. Ensuite, depuis le bord de la barque, il est aisé de parler à une foule qui se tient sur les pentes du rivage car le son de la voix porte sur l’eau et celle-ci est entendue aisément par des milliers de personnes. Jésus annonce la venue du Royaume et le message de la conversion en vue du salut.
La mission de Jésus continue en présence de certains apôtres. Il est confronté à nouveau aux forces du mal. Marc mentionne « Et lorsque les esprits impurs le voyaient, ils se jetaient à ses pieds et criaient : « Toi, tu es le Fils de Dieu ! » (Mc 3,11) On lit que ces êtres que le texte nomme esprits impurs sont atteints de troubles psychologiques ou de vraies possessions démoniaques. À l’époque, comment établir les vraies maladies quand une personne roulait à terre et poussait des cris ? Était-il malade, ou avait-il fait un pacte avec le diable ? Jésus a conscience que ces personnes souffrent, il leur manifeste sa compassion en les guérissant. Ces mêmes esprits qui vivent dans cette partie de la création que l’on nomme le monde invisible connaissent l’identité de Jésus. Par la bouche de ces malades, ils affirment publiquement qu’il est le Fils de Dieu. Ils révèlent son identité divine qu’ils aimeraient pourtant faire taire, mais cela ne leur est pas permis.
Pour Jésus est venu le moment d’appeler d’autres apôtres. Nous nous rappelons que Jésus a déjà appelé Jean et Jacques, Simon et André, puis Lévi le publicain qui l’a suivi aussitôt. Maintenant Jésus appelle « ceux qu’il voulait » dit l’évangile. C’est le choix de Dieu. Par exemple, Jésus n’appelle pas comme apôtre son cousin Jean surnommé le Baptiste. Il ne prend pas les mieux éduqués, les plus en vue. Il appelle « ceux qu’il voulait » comme pour dire que son jugement est sien et qu’il sait par avance qui sont ceux qui deviendront apôtres. Alors il en institua douze, soit sept de plus après les cinq premiers : « Pierre – c’est le nom qu’il donna à Simon –, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, le frère de Jacques – il leur donna le nom de « Boanerguès », c’est-à-dire : « Fils du tonnerre » –, André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques, fils d’Alphée, Thaddée, Simon le Zélote, et Judas Iscariote, celui-là même qui le livra ». On peut noter que la Tradition apostolique donnera le titre d’apôtres à d’autres disciples comme Paul, Barnabé, Tite et Timothée. Paul lui-même donne le titre d’apôtre à deux chrétiens dénommés Andronicos et Junias (Rm 16,7) appartenant à sa parenté et compagnons de captivité.
Douze est un chiffre très important dans la culture juive et fait référence aux douze fils de Jacob devenus les chefs des douze tribus d’Israël. Aujourd’hui encore, un juif sait à quelle tribu il appartient. Que veut faire Jésus en les instituant ? Il va « les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle avec le pouvoir d’expulser les démons » (Mc 3,14-15). On retrouve ici à nouveau les deux pans de la mission : proclamer la parole du Salut et guérir les malades et les possédés. Pour les chrétiens, dorénavant le chiffre douze fait référence aux apôtres, ces colonnes de l’Église qui en sont les fondations.
De ce choix de Jésus-Christ, il en découle que l’Église catholique est apostolique. Elle a été instituée par Jésus-Christ lui-même lorsqu’il choisit ces hommes pour devenir ses apôtres, ce mot signifiant « être un veilleur ». Jésus précise la mission du veilleur rapportée par saint Luc : « Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées » (Lc12,35). Paul parle de la ceinture comme l’objet signifiant la vérité. Quand la lampe est allumée et posée sur le lampadaire, il n’y a point de ténèbres, la vie se passe dans le bien, car les péchés se commettent plus volontiers dans l’obscurité et donc la nuit. En français, n’utilise-t-on pas l’expression « faire toute la lumière » pour dire « faire la vérité » ? Jésus se présente comme la lumière du monde et aussi comme étant « le chemin, la vérité et la vie ». Quand la lampe est bien allumée et que la réserve d’huile est importante, il n’y a pas de crainte à avoir puisque par sa lumière nous voyons la lumière. Ces hommes ont pu craindre de devenir ses disciples et être envoyés proclamer l’évangile dans le monde juif ou païen. Pourtant, il a promis d’être avec eux pour toujours. Et il les enseigne en disant de lui-même : « Moi, je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie » (Jn 8,12). Les apôtres porteront sur eux cette lumière divine, ils en deviendront les porteurs et les reflets : « que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5,16).
La fécondité de la mission acceptée par ces apôtres n’est pas dans leur savoir intellectuel associé à leur bonne volonté, mais dans leur capacité à refléter la lumière transmise depuis le Cœur de Jésus, fournaise ardente de son Sacré-Cœur, en s’abandonnant à Lui et à sa volonté. Pour nous qui sommes des gens actifs, il est souvent complexe de nous laisser faire et de savoir simplement nous faire les reflets d’une lumière qui ne vient pas de nous. Mais cette lumière est celle d’une sagesse divine qui nous dépasse totalement. Si nous vivons vraiment de l’amour de Dieu, et que le péché ne lui fait pas obstacle, alors nous devenons les canaux de sa lumière.
Quand les douze sont désignés, « Jésus revient à la maison, où de nouveau la foule se rassemble, si bien qu’il n’était même pas possible de manger » (Mc 3,20). Il reprend son ministère, les foules reviennent vers lui. Il les accueille. Pourtant des récriminations continuent de jaillir, certains sont mus par leur jalousie ou possiblement par des sentiments d’amertume face au succès de Jésus. Il est difficile pour les pharisiens et les scribes de demeurer dans l’action de grâce devant ce que l’Esprit de Dieu opère de bon par Jésus et de se sentir mis à l’écart sans reconnaissance. On voit là que l’humilité est une belle vertu, mais elle est aussi un combat. C’était vrai pour eux comme cela est vrai pour nous. Nous pouvons demander à la Vierge Marie de demeurer dans l’humilité comme elle le fit.
Prions maintenant pour notre Église apostolique qui porte au quotidien la mission confiée par Jésus d’annoncer l’Évangile et le Royaume de Dieu.
Notre Père.