#200 « J’entrerai au ciel en dansant ! »

Ce message est mon 200e, et peut-être vous en lassez-vous ? Je vous remercie de vos retours, car ils m’encouragent. Ce jour, j’aimerais vous parler d’un couple rwandais, Daphrose et Cyprien Rugamba. Leur vie est une belle histoire d’amour conjugal et de foi chrétienne au cœur d’un drame terrifiant, le génocide de 1994.

Le 6 avril 1994, l’avion présidentiel du président Habyarimana était abattu. Le 7 avril, à Kigali, Daphrose et Cyprien étaient exécutés avec sept de leurs dix enfants. Leur histoire est étonnante.

Né en 1932, Cyprien est vite remarqué pour sa vive intelligence. Il intègre le petit séminaire puis entre au grand séminaire au grand dam de sa mère qui ne voulait pas qu’il soit prêtre. Cependant, c’est en étudiant la philosophie existentialiste que Cyprien perd la foi. Il persévère au séminaire quelques années, pensant à une sécheresse spirituelle passagère, mais finalement il reprend la vie civile. Profondément artiste, il devient poète, homme de lettres, musicien et connaît rapidement une certaine renommée dans son pays qui reconnaît en lui un chanteur prometteur. Lui-même choisit son nom « Rugamba » qui signifie dans la langue locale « homme du verbe ».

Cyprien a le projet d’épouser Xavèrine, une femme qu’il aime profondément. Malheureusement des troubles graves ont lieu dans ce pays. Une partie de la famille de Xavèrine est assassinée et elle-même est retrouvé noyée. C’est donc un homme malheureux qui continue à écrire et à chanter. Il est engagé pour la paix. Face aux tensions dans le pays, il affirme qu’il n’y a ni Hutus ni tutsis, mais seulement des Rwandais.

On lui propose alors d’épouser Daphrose, la nièce de Xavèrine. Daphrose est une jeune femme née en 1944 dans une famille catholique. Aînée d’’une grande fratrie, elle a été éduquée à prier notamment par son père Pancrace qui aime beaucoup la Vierge Marie et la prière du chapelet. Si leur projet de mariage avance, Cyprien reste attaché au souvenir de Xavérine. Le mariage a lieu, mais très vite leur couple est en crise. Ils se séparent pendant huit mois et ne se retrouvent que brièvement. Plusieurs enfants naissent. Daphrose et Cyprien sont malheureux de cette situation. Elle l’aime et prie intensément le Seigneur pour leur communion. Ils reprennent la vie commune, mais avec une réelle distance affective et spirituelle. Lui travaille comme directeur de l’institut national de recherche scientifique. Il fait des recherches sur le chant et la musique traditionnelle du Rwanda.

Un jour Cyprien tombe gravement malade. Daphrose se dévoue à son chevet. En même temps, elle découvre le renouveau charismatique par des amis et commence une nouvelle vie spirituelle faite de louanges et de prière mariale. Cyprien est touché par le dévouement de sa femme. Il dira plus tard : « je l’ai fait souffrir et elle ne m’a montré que de l’amour. »

Le président Habyarimana, ami de Cyprien et inquiet de sa santé, organise son déplacement en Belgique pour y être soigné. Or durant le vol, il est guéri de manière étonnante. À leur arrivée, les médecins belges ne peuvent que constater que la guérison est totale. Cyprien s’ouvre alors à la présence du Seigneur.

À leur retour à Kigali, c’est une nouvelle vie qui commence pour eux et leur famille. Dorénavant, leur couple vit une communion faite de bonheur unie en Jésus-Christ. Cyprien découvre à son tour le renouveau charismatique. Il compose des chants de louange. Ensemble, ils découvrent la communauté de l’Emmanuel, viennent à Paray le Monial, à Paris et à Lourdes. À leur retour ils fondent la communauté au Rwanda. De nombreux frères et sœurs se joignent à eux, dont plusieurs qui perdront la vie durant le génocide.

Malheureusement pour ce beau pays, ce sont les années 90 et beaucoup de troubles éclatent. Cyprien lui-même est arrêté une première fois car il est promoteur de la paix. Son slogan qu’il chanter souvent est : « nous sommes tous Rwandais, tous enfants de Dieu. » Cyprien est convaincu que les tensions n’ont pas une cause ethnique mais une lutte pour le pouvoir. En vain, il demande au président que soit supprimée la mention de l’ethnie sur la carte d’identité. Homme connu parmi les responsables politiques, il est sollicité pour entrer dans des partis, mais il refuse d’y participer pour garder sa liberté. Je le cite : « Notre mission, c’est d’amener tous ces gens à Jésus ! Nous sommes d’une seule ethnie, celle de Jésus. Nous sommes d’un seul parti, celui de Jésus. Alors, notre place, ce n’est pas dans un parti politique. Notre place, c’est dans la prière. Si tu t’engages dans un parti, tu es obligé, d’une façon ou d’une autre de prendre position. Et quand tu choisis ce côté, tu te positionnes contre d’autres, qui sont aussi tes frères. Nous, on doit être pour tout le monde. Il faut que chacun se retrouve en nous, qu’on puisse être accessible à tout le monde et qu’on puisse avoir cette capacité d’aimer et de prier pour tout le monde. Ne nous rabaissons pas aux petits partis, de quelque côté que ce soit. En revanche, parlons avec tous et travaillons dur pour amener tous ces gens à Jésus ! »

Cyprien en ces années très difficiles dénonce, par ses poèmes et ses chansons, le mal, la corruption, les abus de pouvoir et la maltraitance. Daphrose découvre beaucoup d’enfants perdus dans les rues et ouvre un centre où le couple donne mensuellement une somme importante d’argent pour offrir un avenir à ces petits. Ce centre s’appelle aujourd’hui Centre Daphrose et Cyprien Mugamba et a déjà accueilli plus de 5 000 enfants.

Lorsque Cyprien apprend le 6 avril 1994 que l(avion présidentiel est abattu, il sait qu’il existe une liste de personnes à éliminer. Il n’a pas de doute quant au danger qui menace sa famille. Avec Daphrose, il prie toute la nuit devant le Saint-Sacrement dans la chapelle de la maison familiale. Le 7 avril, à 10h30 des soldats arrivent chez lui et l’interpellent en criant :« alors Rugamba, tu es toujours chrétien ? » Cyprien leur répond « oui, je suis très chrétien. Mon costume de danseur est préparé. Si le roi m’appelle, j’entrerai au ciel en dansant. » Ils cherchent à parlementer en faveur de la paix. Daphrose est frappée durement et toute la famille est rassemblée puis abattue. Avec les parents, sont assassinés Émérita (22 ans), Serge (19 ans), Cyrdy (16 ans), Dacy (12 ans), Cyrdina (10 ans), Ginny (7 ans) et la petite cousine Gabriella Zitoni (5 ans). Un fils blessé survivra et témoignera.

Leur mort cause un choc dans la ville de Kigali, leur bonté et leur engagement pour tous sont connus. On dira « tuer Cyprien, c’était tuer l’amour. »

Aujourd’hui la cause de canonisation avance à Rome. Plusieurs papes ont souhaité qu’une famille soit un jour prochain canonisée. Eu égard aux conditions de leur mort, il est possible qu’ils soient reconnus martyrs. Leur amour conjugal et leur foi vécue en famille sont un témoignage pour soutenir les familles catholiques et les couples dans le monde. L’Église qui est au Rwanda est très vivante, et espère beaucoup recevoir la reconnaissance de leur sainteté.

Quelle suite après ce témoignage ? Ensemble, nous sommes invités à être des personnes, des foyers, des familles saints et saintes, pour que rayonne l’espérance du Ciel et que l’évangile soit toujours plus inspirant par la vie de l’Église. Nous désirons que les relations sociales dans notre société avancent vers plus de paix, d’harmonie et d’un juste développement afin que tous vivent simplement et heureux. Cyprien et Daphrose n’ont pas fui l’exigence de la charité, n’ont pas cherché un abri, ils ont choisi de demeurer parmi leurs amis et au sein de la communauté catholique dont ils étaient membres. Si leur mort est un scandale, leur offrande porte un fruit merveilleux de communion et de conversion, au Rwanda, pays où un processus de réconciliation est mis en place, et pour toute l’Église quand la reconnaissance officielle de leur sainteté adviendra.

Je vous propose de reprendre la prière de béatification :

Père Saint,

Nous te prions pour la béatification des serviteurs de Dieu Cyprien et Daphrose Rugamba et les enfants morts avec eux.

Donne-nous, par leur intercession, d’avoir toujours, comme eux, un cœur brûlant d’amour pour toi, un zèle incessant pour l’adoration, une compassion agissante pour tous ceux qui souffrent.

Aide-nous à nous donner sans compter au service de l’évangélisation des familles et des pauvres.

En communion avec Cyprien et Daphrose Rugamba, nous te confions spécialement les couples qui rencontrent des difficultés conjugales et les personnes qui ont de la peine à pardonner à leurs ennemis et nous te demandons de faire de nous-mêmes des instruments de ta paix.

En communion avec les enfants morts avec eux, nous te prions pour tous les petits, spécialement les enfants, victimes de mauvais traitements et de la violence.

Par l’intercession des serviteurs de Dieu, nous osons te demander, selon ta volonté, la grâce de… (on exprime une prière)

Seigneur, accorde-nous la paix et la grâce qu’avec foi nous te demandons.

Amen